«Retrouver le temps», un texte de Jean-Yves Jouannais

Didier Pazery a photographié, au moment où la chose était encore possible, les derniers soldats de la Première Guerre mondiale. De par le monde, il a été prélever ces visages comme on va explorer autant de ruines. Car les traits d’un homme à la fin de sa vie sont comme l’architecture affaissée de sa jeunesse.

Ainsi les vieux guerriers sont-ils à leur manière des ruines de guerre. Or, les ruines sont un moment d’un spectacle plus vaste qui est celui de la guerre. À Antoine et Octave, Shakespeare fait dire : « Il est temps que tous deux, nous nous offrions en spectacle sur le champ de bataille ! ». C’est le moment fameux de Guerre et Paix où Pierre, comte Bezoukhov, débarque sur le champ de bataille pour assister en touriste à la boucherie de Borodino. Je pense aux masses de curieux qui assistèrent, depuis la rive française de la Bidassoa, à la bataille d’Irun, le 3 septembre 1936. Je pense au combat naval au large de Montevideo entre le Graf Spee et une escadre anglaise, bataille dite du rio de La Plata, le 17 décembre 1939. Toute la ville assista, minute après minute, à cet affrontement. Les collines, les terrasses, les toits et même les clochers des églises étaient encombrés de spectateurs. Je pense aux promenades quotidiennes du peuple de Paris assiégé en 1870, venant assister, du haut des Fortifications, aux sorties calamiteuses du général Trochu, celui que Victor Hugo avait surnommé « le participe passé du verbe trop choir ». Sans parler de ces fêtes royales que furent les batailles et les sièges sous l’Ancien Régime où l’on voyait des cours entières s’amasser comme au théâtre. Aujourd’hui, la guerre ne peut plus être considérée comme un spectacle, d’abord du fait d’un changement de statut moral du phénomène, mais aussi parce que les modalités théâtrales de ce phénomène ont disparu. Ce que Michel Serres voit apparaître avec la guerre entre Rome et Albe, à savoir la transformation du champ de bataille en scène théâtrale, a disparu avec les guerres dites asymétriques, terrorismes et guérillas. Aussi, de ce spectacle des conflits, aujourd’hui ne demeurent visibles, non pas pour un téléspectateur, mais pour un spectateur, que les traces ultimes que sont les ruines. Et les traits photographiés des anciens combattants appartiennent à cette famille.

À cela, il faut ajouter que la photographie est en elle-même une ruine si l’on en croit Barthes et la Chambre Claire ; littéralement, la ruine c’est ce qui « a été ». Avec les portraits réalisés par Didier Pazery, il faut préciser que nous avons affaire à une photographie qui se serait émancipée de l’histoire, ou, plus précisément, qui nous donnerait à percevoir le Temps retrouvé. Il est en effet troublant que le dernier volume de À la recherche du temps perdu soit celui de la guerre. La guerre y est déclarée, Paris y est bombardé, les femmes y arborent des tenues de soirée inspirées par les uniformes, des bijoux évoquant l’art des tranchées, et surtout, l’ami cher, Robert de Saint-Loup, qui aimait théoriser la polémologie élevée au rang d’esthétique, y meurt au combat. Le temps retrouvé est le temps de la guerre, l’infernal continuum du genre humain, la ligne de basse musicale de ses Leçons de ténèbres, où les époques, les civilisations s’abolissent. Le temps retrouvé est le moment où le narrateur de la Recherche saisit que l’homme se construit dans la perspective du temps. Pénétrant, après des années d’absence, dans les salons de la Princesse de Guermantes, il ne comprend pas pourquoi toutes ces femmes et ces hommes qu’il a bien connus, se sont déguisés, grimés, affublés de perruques blanches, de barbes grises et de fausses rides. C’est un trouble de même nature que nous éprouvons face aux portraits de Didier Pazery qui a fait poser ses anciens combattants tenant dans leurs mains une photo agrandie d’eux enfants, ou adolescents ou très jeunes soldats.

Ainsi l’ironie cruelle fait-elle le lien entre le cerceau tenu par Raymond Abescat de 1896 et la roue de sa chaise sur laquelle il est assis un siècle plus tard. Du Paul Ooghe de 1917, le Paul Ooghe de 1997 n’a gardé que le joli dénivelé de la lèvre inférieure. De l’Alexandre Kondratovitch de 1917, l’Alexandre Kondratovitch de 1998 n’a plus que le dessin pointu et moqueur du menton. Du Hang Lange de 1917, le Hans Lange de 1997 n’a pu, ou désiré retenir que la coquette ouverture des narines et le dessin du nez. On ne retrouve du Ted Rimmer de 1917, dans celui de 1997, que le pli ambigu et tendu que forment les commissures des lèvres. Du Matthew Tibby de 1917, le Matthew Tibby de 1997 arbore encore les mêmes pommettes hautes et modelées à l’identique. L’Achille Louvet de 1916, n’est plus représenté dans l’Achille Louvet de 1998 qu’à travers le décor presque extérieur, du moins périphérique, de ses oreilles.

À l’évidence, le sujet de Didier Pazery n’est pas explicitement la guerre, mais le temps.

Que tous ces hommes aient fait la guerre est évident, mais ce qui intéresse le photographe c’est de confronter une image du début de la vie à une autre de la fin de vie. Et d’étudier comment opère le temps dans son acticité de destruction.

La Destructiologie est une technique de divination imaginaire, dont j’attribue la paternité à un certain Wlodzimierz Bogacki, obscur combattant mort à l’issue de l’Insurrection polonaise de 1861-1864 contre la Russie. Il s’appuie, pour ce faire, sur un ouvrage, réel celui-ci, La Chirognomonie, du capitaine D’Arpentigny. De là, inspiré par la chiromancie, Bogacki prétendit percer les mystères de l’avenir par les voies, non d’une voyance, mais d’une mantique. Il désira apprendre à lire les paysages dévastés, à décrypter les villes abattues, à interpréter les charniers. Sa divination n’avait rien d’intuitif, ne devait rien à la possession des Pythies, mais, tout au contraire, était un art raisonné, lequel, comme l’atteste Platon, « est un art des gens ayant leur bon sens et l’employant à scruter l’avenir au moyen des oiseaux et des autres signes ». Les ruines sont-elles des runes ? Rune, dont la racine indo-européenne, run, dénote le mystère, sens que l’on retrouve dans l’allemand raunen qui signifie murmurer. Lire les runes, c’est s’appliquer à percevoir le chuchotement des mystères. Oui, toute la question est là, les ruines sont-elles des runes ? C’est exactement décrire l’entreprise polémologique de Naram-Sîn d’Akkad, le pari lexical d’Ezéchiel du Mas, la rêverie littéraire de Jules César, le songe médiumnique de George Patton, la vengeance mélancolique de Marcellus. S’ils dévastent Ebla, Heidelberg, Avaricum, Avranches, Syracuse, c’est qu’une inavouable intuition leur suggère que les ruines ne sont pas avares d’enseignements, de théories, de complaintes et de chants divers. Tous, chefs de guerre, ils s’apparentent à Stig Dagerman, à W.G. Sebald, penchés sur les ruines de Hambourg ou de Dresde, désireux d’entendre ce qu’elles sont à même de leur chuchoter. Qu’est-ce que ces contrées et ces cités défigurées, que nous peinons à reconnaître, peuvent nous dire, non pas de l’avenir, mais, une fois encore, du Temps retrouvé ? Il s’agirait là de paraphraser Marcel Proust lorsqu’il décrit l’étrange expérience de devoir « reconnaître » un être, un phénomène, un paysage, et plus encore, après n’avoir pas pu le reconnaître, de l’identifier. Il écrit que c’est penser sous une seule dénomination deux choses contradictoires, c’est admettre que ce qui était ici, l’être, le phénomène, le paysage qu’on se rappelle n’est plus, et que ce qui y est, c’est un être, un phénomène, un paysage qu’on ne reconnaissait pas ; c’est avoir à penser un mystère presque aussi troublant que celui de la mort dont il est, du reste, comme la préface et l’annonciateur.

Mission Centenaire 14-18

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